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Dix questions « carcérales » à Mahmoud Bah PDF  | Imp |  Envoyer
Écrit par Le Lynx   
Lundi, 31 Août 2009 13:18

Mahmoud BahAuteur de «Construire la Guinée après Sékou Touré», et tout récemment: «Guinée 1958-2008. Sortir du Ghetto», Bah Mahmoud a bien voulu nous accorder une interview  pendant le bref séjour qu’il a effectué  en Guinée pour passer ses vacances. L’ancien bagnard du Camp Boiro  n’a eu aucune peine à  partager ses souvenirs.

Le Lynx: M. Bah vous avez parcouru de longs chemins, tant littéraire que politique. Alors commençons par le chemin littéraire, c’est peut- être le plus court?

M. Bah: C’est plus simple puisqu’il s’agit de mon attachement à notre Guinée, de faire état de mes observations, de mes réflexions et de mes idées sur la société guinéenne. A ce titre donc, j’ai écrit deux ouvrages, l’un qui parle de la construction de la Guinée après Sékou Touré où il y a des événements qui se sont produits entre 1957 et 1984, ensuite j’ai  écrit un deuxième ouvrage concernant les 50 ans de l’indépendance de la Guinée, où j’ai fait état non seulement de ce qui s’est produit au niveau des faits, mais surtout j’avance mes idées pour l’amélioration du bien-être de la société guinéenne. Qui reste la construction nationale, toujours à l’ordre du jour. Voilà le plan littéraire. J’aime écrire, j’aime parler de la Guinée dans sa beauté et dans sa laideur. Et c’est ce que l’ensemble des Guinéens aiment dans la voie de l’écrit parce que c’est très important que nos jeunes puissent connaître l’histoire, la nature guinéennes, le Guinéen et la Guinéenne

En vacances en Guinée, vous avez dû passer devant le Camp Boiro en reconstruction. Vous y avez passé des heures, des nuits, des jours, des années et votre vie?

Oui, c’est toujours bourré d’amertumes, de regrets que je puisse passer devant le Camp Boiro, le Camp de la garde républicaine, où j’ai été enfermé pendant 6 ans. Il y a vraiment beaucoup d’amertumes ! Ce camp que je m’amusais à dessiner étant prisonnier et que le garde, le Chef, dit-on, s’amusait à décrire, quand il fouillait ma chambre et quand il voyait des croquis. Ce camp pourra disparaître sans que l’historien, encore moins le Guinéen tout court, puisse y trouver des traces de l’histoire de notre peuple. C’est dommage, mais nous avons des écrits ! Ce sera à nous de les diffuser pour que les souvenirs demeurent. Car ce lieu est un haut-lieu du malheur guinéen. Mais, le malheur peut aider à entretenir les gens. Au moins ceux qui l’ont vécu, ce malheur.

C’est un des lieux dont tous les Guinéens doivent se souvenir, parce que pratiquement, il n’y a pas une famille guinéenne dont l’un des siens n’ait séjourné dans ce Camp. Donc, on peut raser tout de cette nouvelle fondation. C’est la mémoire de ce lieu-là, qui est profondément ancré dans les cœurs, dans l’esprit guinéens.

Restons dans ce Camp un peu, pour que vous évoquiez d’autres souvenirs que vous avez vécus?

Des souvenirs, il y en a beaucoup effectivement. Ce camp, à prime à bord, c’est le camp de la déshumanisation. Il y a des faits qui sont difficiles à rapporter, parce qu’ils sont inhumains. Je pense par exemple à ce garde qui passe devant une cellule et qui trouve que le prisonnier a le ventre ballonné. Il est en train de rendre l’âme pratiquement. Le garde appelle le Chef du camp. Celui-ci lui dit à haute voix : laissez-le prier dans son gît.

J’aime retenir les souvenirs plus humains, plus nobles. Il m’est arrivé dans ce Camp, d’approcher les prisonniers, de manière à lier avec eux des actions, d’échanges de savoir. Ces échanges ont fait que je n’ai jamais été plus enseignant que lorsque j’étais au Camp Boiro. Un exemple: un jour, on amène un groupe de jeunes musiciens traditionnels qui avaient été arrêtés dans la région de Mamou. Parce que leur musique ne répondait pas trop aux normes révolutionnaires du moment. Ils ont été arrêtés. C’était un groupe de 7 personnes par-là. Ils étaient conduits au camp. Sur ces 7 personnes, 4 étaient analphabètes, 3 autres avaient 2 ou 3 ans d’école. J’ai convaincu les analphabètes de leur apprendre à lire et à écrire. J’ai convaincu des lettrés de les aider à se perfectionner. Ils souhaitaient connaître la géographie. Au bout de trois mois, les 4 étaient alphabétisés. Ils savaient lire, écrire et compter. Les 3 avaient eu des connaissances en géographie, de l’Afrique, de l’Europe, de l’Amérique des autres continents. Ils pouvaient citer les principaux pays du monde et leurs capitales.

Ce groupe allait être libéré au bout de 10 mois. La veille de leur libération, on leur a rendu leurs instruments de musique. Ils sont venus me voir, le soir pour me dire au revoir, parce que je leur avais dit de vérifier la qualité de leurs instruments dans leur cellule. C’était pratiquement une petite fête. Ils ont vérifié leurs instruments, puis en avant la musique ! C’était d’abord la flûte qui entre en scène avec un son quasiment humain, tellement le flûtiste était compétent. Puis la calebasse, puis la guitare têtracorde. Bref, l’orchestre entre dans la danse. Le chanteur prend la parole. Il chante, il me remercie. C’était en pular. Il me dit:  «Merci M. Bah, nous sommes contents de vous ! Nous vous avons trouvé ici, nous étions ignorants. Vous nous avez appris à lire et à écrire et à connaître le monde. Merci Monsieur Bah ! N’oubliez pas ce qui est dit aujourd’hui, s’attendrira demain! Nous nous battons, nous quittons le Camp, mais nous prions que vous le quittiez aussi le plus tôt possible. Et la musique peut repartir. J’avais les larmes aux  yeux. Voilà un exemple de ce qui s’est passé au Camp Boiro.

Propos recueillis par Diallo Souleymane

 

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