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| Écrit par Diallo Souleymane |
| Mercredi, 23 Décembre 2009 16:39 |
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Interview Dix questions « musicales » à Dj Awadi
Rappeur hors-pair, ouvert aux jeunes qui cherchent, DJ Awadi parcourt l’Afrique et le monde, pour porter son message. Sans peur. Comme vous allez le constater. Le Lynx l’a rencontré à Ouaga, début novembre, à l’occasion du FILEP (Festival international pour la liberté d’expression et de la presse. Rétro…
Le Lynx : DJ Awadi, levez la main gauche et … présentez-vous !
DJ Awadi : DJ Awadi. Rappeur. Nationalité sénégalaise. Activiste. Panafricain convaincu.
Comment se traduit ce panafricanisme sur le plan pratique ?
Sur le plan pratique, dans mon domaine d'activité qui est la musique, j'essaie de regrouper des collègues du Sénégal, de la Guinée, de la Mauritanie pour faire des choses ensemble. On a un réseau qui s'appelle AURA (Artistes unis pour le rap africain). Ensemble, on se met à réfléchir sur les sujets qui nous concernent. Le premier projet qu'on a réalisé, c'est le droit de l'enfant. On s'intéresse aussi à la politique qui gère notre cité. Nous ne sommes pas de simples spectateurs de ce qu'on veut faire de nos vies. On prend des positions, on aimerait que les dirigeants prennent en compte nos positions. Nos positions sont celles des 60% de la population. Dans la plupart de nos pays, 60% de la population a moins de 18 ans. Ceux-là sont très sensibles à notre musique. C'est au nom de ces 60% que nous osons élever la voix et dire très haut et très fort ce à quoi nous aspirons.
Vous élevez la voix contre quoi ?
Il y a plein des choses. Il n'y a pas de sujet bien défini. On peut s'élever contre l'injustice, sous toutes ses formes, contre la corruption, contre l'impérialisme, le colonialisme, parce que, pour nous, tout ça continue. Il n'y a rien qui s'est arrêté. J'en veux pour preuve les armées coloniales qui sont encore dans nos pays. Je prends le cas du Gabon, du Sénégal, du Tchad, de la République Centrafricaine. Les camps militaires français n'ont plus aucune raison d'être là. Ils sont là pourquoi, comment ? Il faut qu'on sache. On élève la voix contre nos dirigeants quand ils sont en train de mentir au peuple. Quand ils sont en train de tirer sur leur propre peuple. Quand ils sont en train de rompre le contrat moral et le contrat de confiance qu'ils ont avec leur peuple, nous sommes obligés de leur dire qu'ils ont menti au peuple. Et donc ils doivent quitter. Aujourd'hui, nous sommes conscients que nous avons le pouvoir. Il y a une génération qui n'avait pas conscience qu'elle avait le pouvoir. Moi par exemple, je suis conscient que je paye des impôts, et qu'avec ces impôts on paye le Président. Donc le Président, c'est moi qui le paye, il travaille pour moi. Dans ma tête, je ne regarderai pas le Président en tant qu'être supérieur, mais en tant qu'employé que j'ai mis dans de meilleures conditions. Il est obligé de m'amener le meilleur résultat. C'est comme ça, ma conception à moi de celui que je vois au pouvoir.
Justement, les jeunes sont en train de conquérir le pouvoir. Faure Gnassingbé au Togo. Yayé Boni, au Bénin. Ali Bongo, au Gabon. Au Sénégal, Karim Wade arrive peut-être. Moubarak pointe du nez en Egypte… Ils sont tous jeunes. Vous êtes gâtés, hein !
Je suis très déçu des populations parce qu'elles laissent les médiocres les diriger. Elles laissent s’installer le pouvoir héréditaire. Les populations collaborent, elles sont coupables de ce qui se passe. La liberté, ça se conquiert, ça ne se donne pas. Aujourd'hui on veut être dans des prisons dorées tout en se disant libres. Mais vous êtes libres dans une prison, ça n'a aucun sens. Ces jeunes qui essaient de prendre le pouvoir de force, il faut les enlever avec la même arme, la force. Il ne faut pas avoir peur d'affronter ces jeunes et de parler leur langage. Quand on connaît le langage de celui qu'on a en face et qu'on utilise son langage, il y peut avoir dialogue. Je pense qu'aujourd'hui, les populations ont peur. Il y a une époque, vers 1960 - 1968, les gens étaient prêts à aller au combat pour leurs idées. Et puis, brusquement on a l'impression qu’ils n’ont plus d'ambition, plus d'idéaux, plus de ces valeurs que sont la liberté, la démocratie. Il faut les reconquérir à tout prix.
En Guinée, nous avons ce Moussa Dadis Camara de décembre 2008 et l’autre de septembre 2009.
Je pense que Dadis, c'est la plus grande déception de l'Afrique en ce moment. Le premier jour, j'ai failli aller le voir tellement que j'étais heureux. J'avais l'illusion d'un Sankara. Mais je me suis rendu compte qu'il n'était qu'une illusion de Sankara. J'espère qu'il va rester juste une illusion dans l'histoire de la Guinée. La Guinée a produit des hommes, des intellectuels tellement valeureux et vertueux. On ne peut pas comprendre que jusqu'aujourd'hui on n'arrive pas à s'en sortir. Il a trahi la confiance, il a trahi son peuple, il n'est pas là pour les intérêts de son peuple, il a beau faire ses Dadis-shows, il pêche même s'il le fait quelque part avec sincérité. Mais, il pêche. Je pense qu'il doit avoir le courage de dire : «Je me retire». Je pense que les Forces vives et la population doivent l'aider à partir, en lui disant que tu n'iras pas au tribunal pénal international. Mais, de grâce, quitte, parce que tu ne peux pas et tu te rends compte que tu ne peux pas. Quand tu te mets devant ton peuple, et tu dis je ne peux pas gérer ça, je ne peux pas gérer mes hommes, parce que si toi militaire tu ne peux pas gérer tes hommes, alors, quitte l'armée déjà ! Si tu ne peux pas gérer ton armée, ton bataillon, autour de toi, c'est la débandade. Tu ne peux pas aller au combat, au front. Tu ne peux pas être leader. Si autour de toi, dans ton proche entourage, tu n'es même pas leader, tu ne peux pas être leader d'un pays. Et puis, il faut arrêter de jouer. Le Forestier contre le Peulh, ça n'a aucun sens. La Guinée n'a pas ce problème-là. Il ne faut pas jouer avec ces concepts. Je parle de la Guinée parce qu'on est tous liés, on a une communauté de destin. Si ça pète en Guinée, ça pétera au Sénégal, en Gambie, partout où il y a des gens sensibles autour de la Guinée. On ne peut pas laisser la Guinée péter parce qu'on a tous un devoir de solidarité avec tous les frères guinéens et tous ces gens qui sont morts le 28 septembre. On a un devoir de mémoire par rapport à eux. Pour qu'ils ne soient pas morts pour rien. Je pense que la meilleure des choses est d'aider Dadis et la junte à partir et rentrer dans leurs camps, rester militaire et laisser la politique aux vrais politiciens, aux gens qui savent gérer la cité.
On va quitter la Guinée pour le Niger. Chez Tandja!
Tandja, c'est la même chose. Il ne respecte rien, ni personne. C'est honteux parce que le Niger, quand même, nous avait habitués ces dernières années, à l'expression de la démocratie. C'est vrai qu'il a mis quelques opposants en prison, mais globalement, les gens s'expriment. On sentait qu'il avait envie de changer les choses, il avait même pris des positions assez intéressantes. C’est quelqu'un qui est arrivé avec la démocratie. Mais il doit respecter les règles du jeu. On ne peut pas en plein match, changer la règle du jeu, parce que ça ne m'arrange pas. On a fini son job, on bouge. On rentre dans l'Histoire. Mais Tandja entre dans l'histoire des médiocres.
Le Ghana, c’est mieux, non ?
Quand on parle de pays émergent et d'exemple de démocratie, des cas comme le Ghana nous prouvent que nous ne sommes pas nuls, qu'il n'y a pas une malédiction africaine. Il y a en Afrique des pays qui veulent, qui savent gérer la démocratie et qui montrent l'exemple en terme de développement. Qui sont vraiment en voie de développement et pas en voie de sous-développement. Le Ghana, de Kwamé N'Krumah et de Jerry Rawlings, je ne peux qu'applaudir. C'est l'exemple que nous devons méditer, nous autres Sénégalais, nous autres Guinéens, nous autres Nigériens.
Musicien populaire, vous n'avez pas peur qu'on vous coince quelque part dans les régimes africains réputés durs ?
La seule chose dont on doit avoir peur, c'est peut-être de mourir. La seule chose qui est sûre dans notre vie, c’est qu'on va mourir. Donc, il n'y a pas de raison d'avoir peur. La manière peut être brutale, subite,mais au final, la seule certitude est qu'on va mourir. Donc, on n'a pas droit d'avoir peur. Je ne vois pas de quoi je vais avoir peur. Je n'insulte personne, n'agresse personne, n'empêche personne de faire ce qu'il veut. Je suis un libre penseur, un libre diseur, un petit activiste musical. On n'a qu'à me prendre comme un petit musicien. Je ne peux pas faire peur à quelqu'un : je n'ai pas d'armes.
Votre musique, apparemment, marche bien. Mais est-ce que rien ne grince ?
Notre musique marche parce qu'elle a un succès populaire. Mais le succès commercial n'y est plus aujourd'hui. Il y a tellement de piraterie en Afrique. On ne vend plus de CD. On fait des spectacles. Grâce à ces spectacles, nous vivons. Globalement, c'est compliqué. Ça ne marche pas parce que nos gouvernements n'appliquent pas toutes les résolutions par rapport aux droits de l'homme. Nous autres musiciens, notre premier droit est de nous protéger dans notre art. C'est nos chefs d'État qui se proclament protecteurs des arts, et ils ne protègent rien du tout. On se retrouve avec un pan industriel de nos pays auquel ils n'y croient pas. Alors que c'est un pan qui pouvait rentrer beaucoup de devises dans nos pays. Si la musique est protégée, elle peut rentrer des devises. Elle fouette aussi le tourisme. Mais si on ne croit pas, on ne peut rien. On laisse beaucoup d'artistes sombrer dans la déchéance, et qui vont chanter le Président-roi, lui faire croire qu'il est le meilleur, même si on sait que c'est le plus grand des nases.
Votre dernier mot ?
C'est juste une prière pour la Guinée pour que la paix lui revienne vite. Que les militaires retournent dans les casernes, que les Forces vives montrent une certaine maturité pour construire ce pays. C'est une prière pour qu'une paix sincère vienne dans les coeurs. Et que cet épisode douloureux soit vite un souvenir. Qu'on dise : «Plus jamais, ça !»
Propos recueillis par Diallo Souleymane Depuis Ouagadougou |
